Ce qui fait souvent la beauté des villes européennes par rapport à nos sordides agglomérations nord-américaines, est qu’elles sont construites selon un plan circulaire, de sorte que l’activité humaine y converge tout naturellement vers un point central. Les bâtiments les plus somptueux des villes sont ainsi concentrés dans ces places principales, comme pour satisfaire le plaisir des visiteurs. Pendant l’année que j’ai passée en Europe, j’ai eu l’occasion de visiter la plupart des villes remarquables d’Allemagne. Dans cet article, je trace rapidement les traits des cinq plus belles places du pays de Goethe et de Schiller, afin de donner matière à réflexion à ceux qui, résolus de voyager, balancent encore sur les destinations qu’ils choisiront.
La Marktplatz de Brême
Au centre de la place trône une imposante statue de Roland, surmontée d’un blason gravé d’un aigle. Roland est le protecteur de Brême, la deuxième ville la plus peuplée du nord du pays après Hanovre: une légende veut que la cité sera préservée de toute calamité grave tant que son protecteur veillera sur elle. Tout près de là se trouve le
Schütting, l’actuelle chambre de commerce de la ville. Cette construction vieille du XVe siècle arbore sur son toit deux statues de femmes assises ainsi qu’un fronton sur lequel est gravé un navire, symbole du passé maritime et commercial de la ville hanséatique. À l’opposé de la place se dresse l’hôtel de ville, sans doute le plus bel édifice de Brême: son aspect est rehaussé par un luxe d’ornementation inouï, des arcades au niveau du sol, et une rangée de statues qui figurent d’anciens souverains de la ville. Au sous-sol de l’édifice, les visiteurs se pressent pour observer le site d’une brasserie où le premier tonneau de vin a été conçu en Allemagne, en 1653. Un peu en retrait, les deux tours de la cathédrale de Brême atteignent une hauteur impressionnante du haut de leurs 99 mètres. Fait intéressant: il n’est pas rare de voir en Allemagne des phrases écrites sur la devanture des maisons. Sur l’un des immeubles de style néogothique qui complètent la
Marktplatz apparaît l’inscription suivante, en lettres massives: «Pense à ton frère, qui demain pourrait t’être arraché!»
La Theaterplatz de Dresde
Dresde est l’ancienne capitale des ducs de Saxe, qui ont longtemps exercé une influence primordiale sur les destinées de l’Allemagne. Pendant un certain temps résidence du roi de Pologne, la ville s’est hérissée de châteaux et de palais splendides de goût et de recherche, et cette magnificence n’est nulle part plus ostentatoire que sur la
Theaterplatz. Baignée par le cours de l’Elbe, qui poursuit sa route tranquille jusqu’à la mer du Nord, la vaste place est délimitée d’un côté par le
Semperoper, un opéra prestigieux où se sont produits notamment Weber et Wagner, deux illustres compositeurs allemands. À gauche de l’opéra se retrouve le
Zwinger, palais immense et circulaire que le duc Auguste a commencé de bâtir au XVIIIe siècle au retour de Versailles, afin de rivaliser d’éclat avec la cour française. Il est aujourd’hui utilisé comme musée d’art. Un peu plus loin s’élève l’ancienne résidence des ducs de Saxe, un autre important musée où l’on retrouve les joyaux et bijoux de l’ancienne monarchie, et la
Hofkirche, une église très belle avec son toit vert et ses deux rangées de statues au sommet. Enfin, au milieu de la place s’élève une statue équestre de Jean, le tout dernier monarque de Saxe. L’éclairage nocturne est spectaculaire.
La Römerberg de Francfort
Cette place a une importance décisive dans l’histoire de l’Allemagne. Plusieurs couronnements d’empereurs y ont pris place: le fameux écrivain Goethe, originaire de Francfort, a décrit celui de Joseph II, en 1764. Elle constituait aussi un camp militaire à l’époque romaine, et le lieu d’une cour royale à l’époque mérovingienne. Au centre de la place se trouve une fontaine couronnée d’une statue de couleur verte: c’est une allégorie de la justice déguisée sous les traits d’une jeune femme portant une épée et une balance. La
Römerberg est circonscrite d’un côté par le
Römer, qui fait office d’hôtel de ville: l’édifice d’un rose très pâle est composé de trois façades distinctes surmontées chacune d’un pignon à gradins. À l’opposé se trouvent d’anciennes maisons à colombages (c’est-à-dire décorés avec une ossature de bois) qui portent des noms évocateurs, le Grand et le Petit ange, par exemple. À un peu de distance mais visible de la
Römerberg, la cathédrale Saint-Barthélemy est l’édifice religieux le plus important de Francfort: élevée dès le XIVe siècle, elle fut pendant un certain temps un symbole de l’unité allemande retrouvée. En 1933, après l’arrivée au pouvoir des nazis, des rassemblements ont été organisés sur la place afin de brûler des livres proscrits. En commémoration de ces évènements, une citation de Heinrich Heine a été gravée sur le sol: «Là où on brûle des livres, on finit par brûler des hommes.»
L’Odeonsplatz de Munich
Au début des années 1920, dans un climat d’effervescence, un jeune caporal autrichien du nom d’Adolf Hitler tente un soulèvement dans la capitale de la Bavière afin de renverser la démocratie vacillante. À la tête de sa troupe indisciplinée, il rencontre la police sur l’
Odeonsplatz et, après une courte échauffourée, il est forcé de fuir et arrêté peu de temps après. Pour cette raison, cette place est devenue à partir de 1933 l’un des symboles de la propagande nazie et, effectivement, elle est remarquable. Il s’y trouve un petit bâtiment qui sort de l’ordinaire, le
Feldhernhalle: de hautes colonnes et un toit voûté gardent dans une pénombre continuelle les monuments de militaires allemands distingués. Tout juste à la droite de cet immeuble singulier se dressent les deux tours jaunes de la
Theatinerkirche, une église d’apparence belle et légère, couronnée d’un dôme. Un peu plus loin, les ministères des Finances et de l’Intérieur bavarois sont logés dans les locaux de deux palais sobres mais élégants, qui datent probablement du XVIIIe siècle. À peu de distance, une porte colossale donne accès à la Résidence, un palais muni d’une colonnade où les souverains de Bavière siégeaient depuis le Moyen-âge. C’est ainsi que ce qui faisait le désespoir des Allemands il y a deux cents ans, fait aujourd’hui les délices des promeneurs: à chaque grande ville son prince; et à chaque prince son domicile princier; l’Allemagne n’en manque pas.
La Schlossplatz de Stuttgart
Dans l’ensemble, la capitale de l’État de Bade-Wurtemberg est peu attrayante: comme tant d’autres cités ravagées par la Seconde Guerre mondiale, elle a été reconstruite dans le goût des architectes de l’après-guerre, de sorte qu’elle a perdu beaucoup de la splendeur qui la caractérisait autrefois. De cet engloutissement malheureux, la
Schlossplatz a seule échappé. Énorme et délicat, massif et gracieux, le château des ducs de Wurtemberg est l’une des résidences princières les plus admirables du pays; il est typique de l’architecture du XVIIIe siècle, qui fait la part belle aux statues et aux ornements. Ceci est le nouveau château: un peu plus loin se dresse le vieux château, qui a des allures de fortin avec ses murs austères et ses tourelles aux extrémités. La cour intérieure, riche en arcades et en balustrades, est surprenante. La place est aussi charmante car elle est parsemée de fontaines ainsi que d’une immense colonne, décorée de fresques et de statues, qui fut élevée au milieu du XIXe siècle. Enfin, tout aussi digne d’intérêt est le
Marquardtbau, un hôtel réputé qui peut revendiquer des hôtes tels que Liszt, Bismarck et Wagner.